Les rendez-vous manqués des dirigeants socialistes

| Par Edwy Plenel

Le PS sait-il encore ce que s'opposer veut dire ? Et quelle est son altérité avec le pouvoir actuel ? À la veille de la clôture des candidatures à la primaire socialiste, cette double question se pose. Les parlementaires socialistes viennent d'approuver l'intervention militaire en Libye lancée par Nicolas Sarkozy. Auparavant, les dirigeants socialistes avaient soutenu le remplacement de Dominique Strauss-Kahn par Christine Lagarde au FMI. Comme si leur gauche était interchangeable avec la droite.

 

Les dirigeants socialistes, au premier rang desquels l'actuelle première secrétaire du PS, Martine Aubry, et son prédécesseur, François Hollande, se proposent pour succéder à Nicolas Sarkozy à la présidence de la République en 2012. Cette ambition légitime, pour les représentants de la première force parlementaire d'opposition, suppose qu'ils réussissent à incarner auprès du peuple français une alternative véritable qui ne soit pas simplement l'alternance au pouvoir de partis de gouvernement ayant, sur l'essentiel, des positions et des pratiques similaires, proches ou peu éloignées.

Or la politique est d'abord une pédagogie, celle d'un message et d'une attitude qui, dans une compétition électorale, inscrivent une différence manifeste face à l'adversaire. Construire une alternative, c'est donc proposer une altérité. Autrement dit, c'est savoir s'opposer, au jour le jour, pied à pied. Par la clarté des actes d'aujourd'hui et des engagements pour demain, c'est non seulement montrer mais prouver aux électeurs que l'on propose un autre chemin que l'actuel qui, chaque jour un peu plus, abaisse la France, la divise et l'épuise.

À cette aune, il est aujourd'hui permis de douter du Parti socialiste et de ses principaux dirigeants. Certes ils veulent présider la France et, durant les primaires ouvertes qui s'ouvrent à partir de ce mercredi 13 juillet et jusqu'en octobre afin de choisir leur candidat(e) à la présidentielle, ils auront tous à cœur d'en illustrer les raisons et les justifications. Mais portent-ils vraiment une alternative qui soit à la hauteur des dégâts du sarkozysme, ce synonyme de régression démocratique et sociale, de rejet du monde et de peur de l'étranger ?

Sauf à tomber dans le même piège démagogique qui fit le succès électoral de Nicolas Sarkozy en 2007, la réponse à cette question ne se trouve pas dans les paroles, promesses et programmes, mais dans les actes concrets par lesquels se construisent, dans l'opposition, une dynamique du refus et un rapport de force. Ce n'est pas demain mais aujourd'hui même que les Français ont besoin de savoir, de vérifier surtout, si les socialistes feront une politique fondamentalement différente de l'actuelle.

Or, qu'il s'agisse de la politique internationale, des enjeux économiques et sociaux, des questions d'éthique et de morale publique – tous sujets sur lesquels l'attente de leurs sympathisants comme de leurs électeurs est immense –, les dirigeants du PS viennent, hélas, de faire la démonstration contraire.

Le soutien du PS à la guerre imbécile de Libye

À la veille du 14-Juillet, Nicolas Sarkozy a donc reçu, mardi 12, à l'Assemblée comme au Sénat, l'onction parlementaire qu'il souhaitait pour se poser en chef de guerre alors même que son aventure libyenne est un fiasco doublé d'une imposture. À contre-courant des vulgates médiatiques dominantes, Mediapart l'a expliqué dès l'origine de l'engagement militaire en Libye (lire ici mon article du 23 mars) : cette guerre était le plus mauvais service rendu aux révolutions pacifiques arabes naissantes. Imbécile dans sa définition comme dans sa conduite (lire ici l'article de François Bonnet), elle ne relève pas d'un soutien sincère au peuple libyen mais d'un parti pris dans une guerre civile où se dispute l'héritage d'une dictature soutenue, jusqu'à récemment encore, par le pouvoir français.

Ses motivations opaques seront bientôt éclairées par les prochaines révélations des « documents Takieddine » dont Mediapart a commencé, cette semaine, la publication (le premier épisode est ici, le deuxième est là sous les plumes de Fabrice Arfi et Karl Laske). On découvrira alors quel règlement de comptes presque privé cache la guerre aujourd'hui approuvée par le Parti socialiste, tandis que ses potentiels alliés communistes et écologistes l'ont, eux, clairement rejetée. Ses dirigeants s'en alarmeront-ils et prendront-ils conscience de leur propre légèreté ? Rien n'est moins sûr puisque le PS, qui se veut le premier parti de la gauche française, n'a pas encore su organiser des manifestations publiques de solidarité et de mobilisation aux côtés des révolutions démocratiques arabes.

Six mois après le début, en Tunisie, de cet événement considérable, aucun rassemblement, aucun meeting, aucune mobilisation ! À l'exception de voyages sur place d'Arnaud Montebourg ou de François Hollande, aucune campagne militante pour faire comprendre et partager, en France même, ce qui se joue au Maghreb et au Machrek, et qui nous concerne au premier chef. Juste un vote donc, pour approuver la guerre en Libye alors même que plusieurs ONG mettent en cause, sur le terrain des droits de l'homme, l'intégrité et la crédibilité des opposants qu'elle est supposée soutenir. Presque un vote de routine, comme si cette question éminemment symbolique – faire ou non la guerre – ne méritait pas qu'on s'y attarde longuement, qu'on y réfléchisse sérieusement, qu'on en discute publiquement, quand la France est déjà engagée depuis des années sur un autre champ de bataille dans un pays musulman, en Afghanistan, avec un bilan également discutable, sinon calamiteux, et des pertes humaines conséquentes.

Le jour du vote, les deux principaux candidats aux primaires socialistes, du moins selon les sondages, avaient d'autres urgences : présenter leurs équipes de campagne. Énumérer les grands élus qui les soutiennent. Montrer leurs forces, comme aux premiers jours d'un congrès socialiste. S'agissant de rivaux supposés proposer des solutions différentes, la seule nouvelle de cette journée d'affichage réciproque de Martine Aubry et de François Hollande fut de découvrir que les anciens soutiens de Dominique Strauss-Kahn se sont répartis de façon équitable chez l'une et chez l'autre. Dès lors, comment ne pas s'interroger sur ce qui les différencie politiquement, sur le fond, au-delà de la forme – c'est-à-dire en dehors de leurs personnalités, de leurs apparences ou de leurs caractères ?

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